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Il y a dans ma tournée des endroits propices à la méditation. Le petit bosquet qui précède la montée conduisant chez Edmond en fait partie. La fauvette y musarde en compagnie du bouvreuil. J’y ai même aperçu un écureuil. Campant au milieu de la route, la C15 clignote de tous ses feux.

Un matin de juin, crevant l’écran de verdure le pantalon dégrafé et le rouleau de papier toilette à la main, je faillis renverser Richard, le fils du boulanger. Il m’avait entendu venir, s’était redressé d’un bond. Le jean aux genoux, il s’efforçait de préserver l’anonymat de sa complice, en maintenant son imperméable grand ouvert. Nous nous fîmes face, comme pour un duel. La nature l’avait richement pourvu, je ne soutenais pas la comparaison. De surprise je lâchai ma sacoche finan­cière, et fis le geste de rengainer, en remontant mon pantalon. Richard se contenta de rabattre devant lui les pans de son imper avec l’air penaud d’un exhibi­tion­niste pris en flagrant délit. J’eus tout le loisir, avant de m’engager un peu plus loin sous les frondai­sons — l’éminence d’une catastrophe ne me lais­sant pas d’autre alternative —, d’apercevoir Madame Fernande, le rouge au front, qui passait les manches de son duffle-coat et réajustait sa mini-jupe orange fluo. J’assurai au passage Richard de mon silence, en clignant des yeux. Il m’en remercia d’un sourire complice et d’un jovial : « Salut Marcel ! » qu’en la circonstance la dame sembla trouver inopportun.

René le boulanger, qui a eu vent des exploits de son fils, lui a affirmé que ce n’était pas « un facteur qui avait dénoncé » la dame, qui eût sans doute préféré — elle compte un magistrat parmi ses intimes — « la jupette d’un rouge vif ».


Je restai longtemps accroupi, à méditer. Un mari absent pour la semaine, des gosses en pension à Pont-Audemer, un molosse intraitable répondant au doux nom de Juda parcourant inlassablement les allées de la belle propriété qu’une haute haie de thuyas pro­tégeait des regards indiscrets, un lourd portail qui en interdisait l’accès et ne s’entrouvrait qu’après qu’on eût décliné son identité contre un œilleton suspicieux fiché dans un des deux piliers, l’endroit se prêtait aux ébats. J’en conclus que cet écart buissonnier s’inscri­vait ............


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– Comment qu’tu l’trouves, c’ti la ? lui demande-t-elle, closant définitivement le chapitre.

Le calendrier qu’elle soumet à son appréciation représente un cheval de trait ardennais paissant paisi­blement dans un pré d’un vert imaginaire. Sur l’autre face, une jument, crinière au vent, fait sa fofolle, flanquée d’un poulain encore fragile sur ses fumerons.

Boris a un regard attendri pour le limonier qui lui rappelle sa jeunesse de laboureur. Mais il ne se laisse pas gagner par l’émotion.

– Oui, oui, range mé cha, fait-il, reprenant l’initiative de la conversation, en écartant d’un revers de la main le calendrier que son épouse lui présentait, il sait bien celui que j’veux, va.

Et il affecte un air buté d’enfant gâté.

– Je ne sais pas s’il m’en reste, fais-je mystérieu­sement.

– Si t’en a pas, tu peux t’en aller, surenchérit-il sans que j’aie l’air de m’en offusquer.

Car cet échange répond aux règles d’un petit jeu auquel nous nous livrons depuis plus de vingt ans, lui et moi. Je commence par lui laisser croire que j’ai oublié de commander le calendrier à l’ancienne qui fait sa joie — c’est à dessein que je garde l’objet du désir au fond de ma besace. Il s’en formalise. Cela lui vaut un regard lourd de reproche de la part de Mado, auquel il répond par un froncement de sourcils du genre : « C’est une histoire d’hommes, retourne à tes casseroles. » Puis, en faisant un ciseau avec ses mains, il ajoute :

– C’est cha ou rien !

Ces paroles, dont on mesure mal l’audace, et qui en d’autres lieux se révéleraient fatales à leur auteur, n’ont fait que s’inscrire dans une longue tradition. L’éventualité de sa remise en question n’étant pas à l’ordre du jour, je ne saurais me formaliser des excès qu’engendre son respect. Boris le sait, sa prudence naturelle lui commandant toutefois de ne pas trop en abuser.

La tête dans la sacoche, je feins encore de n’y rien trouver. On n’entend plus que le craquement du bois dans la cuisinière. Le rouge monte aux joues coupe­rosées de Boris. Mado me scrute par-dessus ses lunettes, elle me sait capable du pire. La lumière blanche du néon lui fait un teint blafard.

Je laisse encore planer le doute pendant quelques secondes, puis, jugeant le suspense à son comble, avec l’art consommé d’un prestidigitateur sortant un lapin de son chapeau, je fais apparaître le calendrier.

Alléluia !!!

– Voilà ! s’écrie Boris transfiguré.

Je crois bon de préciser :

– Si je ne l’avais pas mis de côté, il serait parti depuis longtemps.

Mais Boris ne m’entend déjà plus. Il est avec les aoûteux au cul de la moissonneuse, sous le soleil ardent de juillet — dans le temps, les étés étaient plus chauds qu’ànuit — suant et soufflant, bouffant de la paillette dans l’odeur du blé fraîchement coupé. Ce soir, au cours du repas plantureux qui suit la mois­son, après avoir entonné « Les blés d’or », sa chanson fétiche, il fera la connaissance et la conquête de Mado. En se mêlant à la fatigue, l’ivresse due au « gros » cidre et au calva, rapprochera les deux jeunes gens. Ils se prendront sauvagement dans la grange où règne une chaleur étouffante, sous le faisceau de lumière pous­siéreuse dispensée par la petite lucarne du toit.

Mado connaîtra la félicité à un peu plus de dix-sept ans. Boris deviendra un homme à guère plus. En saisissant au vol le coup d’œil complice qu’échangent les deux anciens tourtereaux, je comprends que ma version n’est pas ........................
Bob Facteur
 Les calendriers.   Quelques extraits

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